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L'aviateur prisonnier de Vichy
par Yves Burri
L'hiver revenu, Château-d'Œx
voit réapparaître avec plaisir la longue silhouette
bien «british» du professeur de patin John Lewery. Année
après année, le voici qui enseigne l'art des pas de
danse sur glace, toujours avec son calme légendaire, son
sourire charmeur et sa gentillesse exemplaire.
Ceux
qui connaissent cet ancien médaillé d'argent en patinage
artistique, ce professionnel de la glace dans diverses revues prestigieuses
comme Holiday on Ice, savent aussi qu'il fut en plus un remarquable
animateur des spectacles sur glace organisés sur la patinoire
du Parc des Sports, un excellent joueur de hockey sur glace, ayant
fait ses armes dans les équipes de Wembley et Brighton, ainsi
qu'avec Bibi Torriani. Ces connaissances, il les a mises au profit
du Hockey-Club Château-d'Œx dans les années fastes
où notre club rivalisait avec l'élite suisse.
Si certains connaissent ses activités sportives
et profession-nelles, peu savent qu'ils sont en présence
d'un as et héros de la dernière guerre. Engagé
dans les forces aériennes de sa Gracieuse Majesté,
Johnny s'est vu décoré pour sa bravoure et les services
rendus.
La date du 7 décembre 1941 reste pour le
monde entier le jour du terrifiant bombardement de Pearl
Harbor, un épisode clé dans la mondialisation
du conflit 39-45. Pour Johnny, alors âgé de 20 ans,
cette date signifie un autre événement dont il est
ressorti miraculeusement sans trop de séquelles. Membres
d'équipage d'un bombardier Wellington,
sa mission, du nom de "Feny Flight" le dirigeait d'Angleterre
en direction de Gibraltar et le Caire, via Malte. Trente-sept escadrons
étaient en vol ce jour-là, avec le but d'arriver à
Malte avant le lever du jour, de façon à éviter
les chasseurs fran- çais basés en Afrique du Nord
et les Italiens surveillant la Méditerranée. Pareille
opération ne se faisait pas sans problème, l'aventure
a com-mencé dans le ciel anglais, où de nuit il y
eut déjà un accident. Au-dessus de Gibraltar, deux
autres pertes furent enregistrées.
Alors qu'un moteur et l'aile de l'avion de Johnny
prenaient subitement feu, il fallut se résigner à
un amerrissage forcé à plus de 2'400 km de la base.
Sans perte humaine, l'équipage a pu se réfugier dans
un canot pneumatique qui partit à la dérive dans une
nuit d'encre. Au petit matin, un bateau de pêche providentiel
remorquait les naufragés dans l'inconnu, pour les échouer
sur la plage de Pont-Pescard près d'Alger. La "réception"
réservée par les militaires en patrouille ne fut pas
trop amicale et sous la menace des fusils, nos aviateurs britanniques
furent conduits aux services de renseignements français de
Vichy où ils furent interrogés.
Après trois jours de détention, c'est
le consul américain qui organisa une «expédition
à Alger» en vue d'acheter des vêtements et le
nécessaire vital aux prisonniers infortunés. Le transfert
dans un camp de prisonniers de guerre s'est fait trois jours plus
tard. Là, nos rescapés se retrouvèrent avec
une trentaine de pilotes de la RAF et Américains. Le régime
du camp est au pain sec et à la soupe insipide, ce qui détériora
gravement et vite la santé des prisonniers.
Les tentatives d'évasion sont multiples,
mais la mort d'un sergent freine les ardeurs de liberté.
Le plan du tunnel est alors envisagé et tout le monde y participe
dans le plus grand secret. Finalement, se sont plus de 20 détenus
qui prennent la clé des champs en passant par ce trou de
taupe long de près de 100 mètres. Malgré leurs
faux papiers, ils sont repris et jetés dans des cellules
individuelles durant deux semaines. L'invasion de l'Afrique du Nord
entraînera leur libération le 13 novembre 1942. Le
rapatriement en Angleterre se fera par bateau, attaqué seulement
une fois par la Luftwaffe, dira Johnny.
Après une convalescence salvatrice Johnny
Lewery reprendra du service en suivant un cours de perfectionnement
en Ecosse, sur le chasseur biplace Bolton
& Paul «Defiant». Une promotion d'officier pilote
instructeur sur les hydravions Sunderland
et Catalina
couronnera sa formation.
De septembre 1943 à la fin des hostilités
en Allemagne, Johnny participera à plus de 100 missions avec
beaucoup de péripéties plus ou moins heureuses et
stressantes. Ses «aventures de mission» marquant à
jamais sa mémoire à l'instar de tous les vétérans
de guerre.
De retour à la vie civile, Johnny obtiendra,
sans difficulté, ses licences d'instructeur de vols privés
et professionnels. La RAF le comptera encore plusieurs années
dans les rangs des réservistes comme officier pilote sur
Lancaster
et B29
les super-forteresses volantes.
Ayons une pensée de reconnaissance vis-à-vis
de ces as du ciel, qui ont tous participé à la liberté
de l'Europe et à notre bien-être individuel actuel
et plus particulièrement ce dimanche 7 décembre pour
Johnny Lewery, que vous croiserez certainement sur le chemin de
la patinoire et qui répondra à votre geste d'amitié
avec son grand sourire sympathique et communicatif.
Merci à vous Mister Lewery.
Journal du Pays-d'Enhaut du 4 décembre
2003. |